Le banquier des pauvres et prix Nobel iconique de la Paix a clôturé le World Forum dans une ferveur revigorante. Une véritable star était à Lille hier, on ne le lâchait plus. Le business social est la solution pour éradiquer le chômage et la pauvreté dans le monde, c’est son message.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toute une salle bondée et une petite foule abandonnée faute de places à l’extérieur n’étaient venus que pour lui seul hier après-midi au Théâtre du Nord sur la grand-place de Lille. Pas pour Philippe Vasseur, président heureux de ce huitième forum de l’économie responsable. Ni pour Tony Meloto, un demi-dieu aux Philippines, nobélisable pour avoir sorti un million de personnes de la pauvreté dans 2 500 communautés. Ni même pour Marc Lavoine, chanteur français, indéboulonnable au premier rang face à la scène.

Hier, il fallait voir le professeur d’économie Yunus, né il y a 74 ans au Pakistan oriental qui deviendra le Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Un universitaire qui ouvrit les yeux sur l’intolérable, voyant les gens mourir d’inanition aux portes de son campus et qui seul, en 1976, offrit 27 dollars à 42 déshérités de Jobra, un petit village adossé au flanc de son université. Le microcrédit venait de naître, il deviendra un « business modèle » pour libérer les pauvres du joug des usuriers locaux. Le fondateur en 1983 de la Grameen Bank ne sait pas qu’il vient de poser un acte fondateur à l’échelle mondiale en sculptant l’entrepreneur social qui ne gagne pas l’argent pour lui mais le dépense pour régler les problèmes de ses clients, en l’occurrence de ses micro-emprunteurs, des femmes dans 80 % des cas (100 % pour les 25 000 emprunteurs aux États-Unis, le modèle s’étant fort bien exporté).

Voilà ce que les gens étaient venus voir, buvant les paroles d’un des conférenciers parmi les plus recherchés dans les forums de la planète. Yunus dit qu’on peut faire de grandes choses en étant tout petits. Son histoire est celle d’un succès dans un pays difficile, ne serait-ce que parce qu’à l’époque, les femmes ne pouvaient pas parler aux hommes autres que leurs maris.

Yunus dit que les entreprises, des plus petites aux plus grandes, peuvent faire du social le mode déterminant de leur développement. Et ceci : « La pauvreté n’est pas une fatalité et pourrait très vite être reléguée dans un musée. ». Dans le Nord, on répond par la création d’une dynamique sur le social business (lire page 41). Yunus, lui, a filé vers Amsterdam.<cci:mvdn_puce displayname="MVDN_PUCE" name="MVDN_PUCE">

« La charité est une impasse »

«C’est un principe fondamental depuis le début de notre aventure en 1976. S’il nous arrive bien sûr de donner dans des cas vraiment désespérés, nous privilégions l’entrepreneuriat à la charité, qui est une impasse. On peut bien sûr donner beaucoup d’argent pour des écoles, des hôpitaux etc. Cela aide beaucoup mais l’action caritative doit recommencer une fois l’argent consommé.

Les organismes de charité passent 70% de leur temps à chercher des fonds. C’est épuisant et elles ne sont plus sur le terrain pour aider vraiment. Au contraire, avec une entreprise sociale, l’argent circule, il est réinvesti pour continuer à trouver des solutions à de nouveaux problèmes.

Des exemples? Nous avons créé 60 filiales pour résoudre des tas de problèmes. Comme pour installer des panneaux solaires dans les villages. Aujourd’hui, Grameen Energy est le plus gros distributeur d’énergie hors réseau au monde. Même chose avec la cataracte. Nous avons bâti une clinique pour 10 000opérations par an sur le modèle de l’entreprise sociale. Il a fallu quatre ans pour arriver à l’équilibre et pouvoir ouvrir une deuxième clinique, et d’autres ensuite. Cela tourne tout seul, sans aucun don.

Avec Danone, on a donné des yaourts très nutritifs aux enfants mal nourris. Les enfants forment la majorité des 160 millions d’habitants du Bangladesh. Danone n’a pas pris un sou et la malnutrition a fortement reculé là où nous sommes intervenus. Et au lieu de donner du travail aux chômeurs, je leur dis de créer leur emploi. Pour cela, on les aide avec un fonds social capable de financer leurs idées. La pauvreté ou le chômage ne sont pas créés par les pauvres ou les chômeurs mais par le système. C’est lui que l’on doit combattre.»

« Au début, je n’avais aucun plan en tête »

«Pas de plan, aucune feuille de route quand j’ai commencé en 1976. J’avais juste sous les yeux des situations de désespoir et je n’ai rien calculé, j’ai juste voulu faire quelque chose face à toute cette pauvreté dans mon pays, le Bangladesh.

J’ai tout laissé derrière moi, le savant, l’université, pour être utile juste une journée pour juste une seule personne (lire notre encadré ci-contre).

Les usuriers étaient partout, ils prêtaient de petites sommes et prenaient le contrôle des gens et des villages. J’étais à la fois furieux et complètement désarmé. Les problèmes me semblaient gigantesques et moi je n’étais rien.

J’ai décidé de prêter moi-même de l’argent à quelques personnes pour les libérer du joug des usuriers. Très vite un monde fou est venu me voir. Je suis donc allé demander de l’aide à la banque locale. Ils ont éclaté de rire, pensaient que je plaisantais. Je leur ai dit qu’ils ne prêtaient qu’aux gens qui avaient déjà de l’argent alors qu’il fallait prêter aux pauvres! Ils ont mis un an à m’ouvrir la porte et j’ai dû être caution.

Mais il fallait aller plus loin. En 1983 j’ai créé ma banque, la Grameen, la « villageoise». Son succès est celui de sa méthode: nous avons fait exactement l’inverse que les banques commerciales traditionnelles. Elles n’allaient jamais dans les campagnes, ne venaient jamais vers les gens, exigeaient des garanties.

Grameen est la seule banque au monde sans avocats, sans contrats, sans documents juridiques en prêtant 1,5million de dollars à 8,5 millions de personnes. Et contrairement à elles, nous ne prêtions que de très petites sommes. Résultat : un taux de remboursement de 95% !»

« Pas gagner d’argent pour soi »

«Le modèle que nous avons mis en place avec le microcrédit repose sur l’idée qu’il faut accepter de ne pas gagner d’argent pour soi. Il n’y a pas de dividende et les micro-emprunteurs sont les propriétaires de la banque Grameen.

Le principe de base est que nous pouvons très bien créer de la richesse mais en ne laissant personne sur le chemin. Aujourd’hui, on a soit tout pour les autres et rien pour moi, ou tout pour moi rien pour les autres. Le business social est une troisième voie. L’entrepreneur social est une passerelle entre les riches et les pauvres. Le but de l’entreprise est d’abord de résoudre un problème, le profit n’étant qu’une condition nécessaire. Et pour cela, on peut partir tout petit au départ, à condition de partir vite, sans attendre.

Alors c’est vrai, de plus en plus de grandes entreprises s’intéressent au business social, comme Veolia, Danone (la première), McCain et bien d’autres. L’entreprise sociale leur apporte des réponses à de nombreuses problématiques et c’est tant mieux. Elles apportent des fonds, ne font que récupérer leur investissement de départ avant d’accepter, par contrat d’engagement, de ne réaliser aucun profit en nous aidant.

Un seul exemple: les enfants au Bangladesh (la majorité des 160 millions d’habitants) avaient la maladie de la cécité dans le noir parce qu’ils manquaient de vitamine E. Au lieu de leur donner des comprimés, nous avons vendu des sachets de graines de légumes à leur parents à un prix vraiment dérisoires. Les enfants ont mangé des légumes et nous avons réglé le problème, la maladie est à présent éradiquée. Et je vous l’assure, les principes décidés en 1976 sont les mêmes qu’aujourd’hui. Même pauvre, on peut être solvable, c’est presque toujours une question de dignité.»

 

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